lundi 1 janvier 2007

Qui sont-ils ceux avec qui nous escomptons négocier sa souveraineté ?

Les Anglo-Québécois perdraient leur indépendance advenant la séparation.
Bruno Deshaies VIGILE.NET, Chronique du jeudi 23 novembre 2006 http://www.vigile.net/spip/vigile3007.html


« Il faut dater de 1763 la naissance du Canada-Anglais. »
(Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, p. 19.)

Notre correspondant, qui est désigné sous le pseudonyme de Parfondor, nous explique ce qui suit :

Le peuple qui habitait l’État colonial appelé Canada au temps de la Nouvelle-France était sinon indépendant du moins doté d’une patrie.

Du jour où, cédé à la Grande-Bretagne, ce Canada s’ouvre à une seconde colonisation et prend le nom de Quebec, il devient dès lors la patrie de la nation soi-disant canadian.

On peut sans doute se persuader que le Québec soit d’abord la patrie d’une nation de langue française (comme le fut le défunt Canada) sauf qu’il n’est nullement l’image que s’en font ceux avec qui nous escomptons négocier « sa » souveraineté. La nation canadian voit surtout en lui la patrie des Anglo-Québécois qui perdraient celle-ci, de même que leur indépendance advenant la séparation, laquelle ferait d’eux des apatrides en situation de minorité perpétuelle, sort qui rappelle de troublante façon celui des Canadiens-Français dans le CANADA actuel...

COMMENTAIRE

Le peuple qui habitait l’État colonial appelé Canada au temps de la Nouvelle-France était sinon indépendant du moins doté d’une patrie. « Les Canadiens et les Français [à cette époque] sont seuls et maîtres chez eux, il est vrai, dans tous les secteurs de la vie communautaire au Canada. » (Voir Histoire de deux nationalismes au Canada, p. 15,)

Ce peuple établi dans un nouveau pays n’était pas différent sociologiquement des états coloniaux britanniques de la Nouvelle-Angleterre. Les descriptions que nous en donne Daniel Boorstin dans L’Aventure coloniale, dans le tome premier de son Histoire des Américains (cf. RÉF.) pour les colonies du Massachussetts, de Pennsylvanie, de Géorgie et de Virginie suffisent à nous faire comprendre que la colonie française du Canada, en Amérique du Nord, peut très bien se comparer à ce qui se passait dans les colonies anglaises. Or, avec le temps, notre enfermement dans un provincialisme stérilisant nous empêche de concevoir un Canada français autre qu’un CANADA-FRANÇAIS-PROVINCE.

Les conséquences d’une telle attitude nous enfoncent profondément dans le mythe de la souveraineté partagée ou de la défense du « vrai » fédéralisme comme le font tant de nos prétendus souverainistes. Par ailleurs, cette programmation mentale nous évite de voir la Nouvelle-France autrement que comme une colonie vouée à l’échec colonial au lieu d’observer que son avenir pouvait être fort différent, c’est-à-dire qu’elle aurait fort bien pu parvenir au statut d’État-Nation indépendant. C’est en ce sens que Maurice Séguin a pu écrire dans Histoire de deux nationalismes au Canada : « Sur le même territoire, dans ce Québec même, naît une autre colonisation, anglaise cette fois, qui, appuyée par une autre métropole, s’imposera dès l’origine par sa suprématie politique et économique et qui finalement consolidera cette suprématie par le nombre, en devenant la majorité [...] (voir p. 37, 368, 394-395 et 405 ; on peut ajouter les p. 7-8 et 14-16). » De ce fait, la colonie-nation embryonnaire française du Canada devient d’un seul coup une société annexée dans un nouvel empire britannique. À partir de ce moment, « le Canada-Anglais jouit d’une supériorité de droit et de faits dans l’ordre politique et dans l’ordre économique ». (Histoire de deux nationalismes au Canada, p. 20.)
Au sujet de notre chronique du 26 octobre dernier, un internaute anonyme nous fait parvenir le commentaire qui suit :

Il faut dire aussi que ces colons français bien rapidement n’étaient plus français mais canadiens. Car, bien rapidement, dans cette colonie appelée Nouvelle-France, mais aussi « communément » Canada, ses habitants se sont nommés « Canadiens », « Canadiennes » et non pas Français, Françaises. Il y avait une telle chose que l’identité « canadienne » dans ce Premier Canada.


Bruno DESHAIES, « Les immigrants du XVIIe siècle ne sont pas des immigrants mais des colons. » Dans VIGILE.NET. Chronique no 263 du jeudi 26 octobre 2006.

En ne tenant compte que des individus, il est bien sûr que les premiers français sont devenus progressivement des « canadiens » comme les colons britanniques des Treize Colonies sont devenus des Américains. La grande différence, cependant, c’est que les Américains sont devenus indépendants collectivement et que les coloniaux « canadiens » ont été ANNEXÉS en 1763. Depuis, ils vivent ou plutôt vivotent dans cette annexion permanente. Bien sûr, ils ne sont plus Français ou Françaises, mais ils ne sont plus non plus des Canadiens tout court. Ils sont devenus des Canadiens-français, puis des Québécois et même des Québécois-français, une minorité parmi d’autres. Sinon, ils sont des Canadians parlant le français, cette deuxième langue ( ?) officielle au Canada. Quant à la langue française au Québec, elle doit faire l’objet d’une défense continuelle et presque acharnée.

En revanche, les colons britanniques du Canada en 1763 sont demeurés des anglais qui sont devenus des Canadians. Or, les Anglo-Québécois sont des canadians qui n’accepteront jamais de subir la même défaite que les « Canadiens » de 1763. Eux, ils sont indépendants. Et ils ne souhaitent surtout pas vivre, selon Parfondor , un « sort qui rappelle de troublante façon celui des Canadiens-Français dans le CANADA actuel... »

Le CANADA est UN. On le voit bien cette semaine avec cette reconnaissance de la nation québécoise DANS un Canada uni. Les apparences de mosaïque ethnique servent bien le multiculturalisme, mais elles cachent la VOLONTÉ INDÉFECTIBLE des Canadians et du gouvernement canadian de MAINTENIR SOLIDEMENT L’UNITÉ CANADIENNE.
Bruno Deshaies

RÉFÉRENCE :

Daniel BOORSTIN (1914- ), Histoire des Américains. L’aventure coloniale. Naissance d’une nation. L’expérience démocratique. Traduit de l’américain par Yves Lemeunier, Marcel Blanc, Hélène Christol, Jean-Claude Crapoulet, Michel Gervaud, Yves Guieu. Traduction complétée par Françoise Boris. Paris, Robert Laffont, 2003, 1603 p. « Avant-propos pour l’édition française » par Daniel Boorstin. Ouvrage divisé en 65 chapitres, plus un Épilogue intitulé : « Vers des rivages inconnus ». Cartes, chronologie et index. ISBN : 2-221-06798-3

Texte original des trois tomes de The Americans : The Colonial Experience, 1958 ; The National Experience, 1965 ; The Democratic Experience, 1973. La chronologie a été ajoutée dans l’édition française. Source :
http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2221067983/ref=nosim/schildnet-21